Art
ART DANS LES JARDINS
En résonnance avec les collections du Château, les œuvres d’art des Jardins du Rivau
Édifié au Moyen Age et à la Renaissance, le Château du Rivau a pour écrin de verdure un parc de six hectares classé Jardin Remarquable depuis 2003, où souffle l’esprit du merveilleux cher à l’époque médiévale au fil de quinze jardins thématiques.
Véritable musée de plein air, ce parc conçu depuis 1995 par Patricia Laigneau évoque les parcs médiévaux où de surprenantes sculptures faisaient rimer amour courtois et surprises. Conçu comme l’avant-goût du grand cabinet de curiosités que sont les collections conservées dans le château, les œuvres dans les jardins interpellent le visiteur au détour du chemin.
L’émerveillement, ingrédient des parcs médiévaux, est revisité et s’empare avec ironie et poésie des symboles issus de l’imaginaire des contes et légendes, tout en questionnant sur les pratiques actuelles concernant le respect de l’environnement et la biodiversité.

Basserode, La Forêt qui court, 1998
Une périgrination artistique et ludique
Dès franchi le portail renaissance de l’enclos de la cour des communs, nos hôtes découvrent Taupologie (2011), une taupe de bronze surdimensionnée crée par Ghyslain Bertholon. Elle semble émerger des profondeurs de la terre du Potager de Gargantua. Les taupes habituellement ne sont pas les amies des jardiniers ! Ici, elle salue les visiteurs qui entrent dans le monde merveilleux du Rivau. Autre façon aussi de rappeler qu’autrefois des souterrains reliaient Le Rivau à la Forteresse de Chinon.
Non loin, Old Woman shoe (2009), la monumentale pièce de l’artiste Amy O’ Neill (dépôt du CNAP dans le cadre de la mission de soutien aux arts plastiques), interpelle petits et grands. Bien sûr, l’artiste américaine Amy O’ Neill mêle les rêves d’enfants à ceux des adultes puisque les petits peuvent se réfugier dans cette botte surdimensionnée, tout en se référant à une célèbre comptine anglosaxonne où l’enchantement se propage grâce à des objets magiques dotés de pouvoirs prodigieux.
Sur le pédiluve flotte l’installation de céramique du regretté Fabien Verschaere, Novel for life (2003), qui contraste avec ses dimensions lilliputiennes. Princesse, château enchanté, ourson, canard, doudou et même vanité, détournés par l’artiste, entrecroisent rêve d’enfants au loufoque.

Amy O’Neil, Old woman’shoe © Château du Rivau et CNAP
Toujours dans l’avant-cour, autrefois nommée cour des servitudes, l’installation Encore et toujours (2009) de Pierre Ardouvin propose aussi une nouvelle lecture du merveilleux. Un carrousel inaccessible symbolisant à première vue, le premier voyage enchanté des enfants, le tourbillon causé par ce périple. A y regarder de plus près, l’artiste semble nous dire que ces rêves se fracassent à l’âge adulte comme l’évoque le miroir brisé au sol de l’installation et qui renvoie l’image brisée du château.

Pierre Ardouvin, Encore et toujours, 2009
En quittant l’enclos de la cour des communs, les visiteurs découvrent La Ronde (2009) de Céline Turpin. Réminiscence des objets magiques, porteurs du merveilleux qu’incarne l’univers des contes et des légendes, ce collier de céramique digne d’être au cou des plus belles princesses est arboré par un vieil arbre mutilé par les tempêtes des hivers rigoureux. A l’image des gri-gris protecteur des arbres de la forêt, il ne confère ni l’invincibilité ni l’invisibilité, il rappelle seulement le pouvoir des objets magiques de métamorphoser le banal en merveilleux.
En levant les yeux, nos visiteurs découvrent avec étonnement un grand singe suspendu dans le marronnier. Il s’agit du Paresseux (2015) d’Elodie Antoine. Ce mammifère qui vit suspendu dans les branches des arbres se déplace très lentement et dort beaucoup. L’artiste belge avec humour nous invite à respecter la biodiversité et à sauvegarder les espèces en voie de disparition.
En entrant dans le Verger de Paradis, nous découvrons une cabane en rocaille ! La rocaille, cet art en vogue dans les jardins historiques du XIXe siècle a inspiré l’artiste Julien des Monstiers. L’univers merveilleux du Rivau se devait d’abriter une cabane comme tout conte de fée. Rappelez-vous la cabane magique d’Hansel & Gretel ! L’atmosphère onirique qu’inspire une cabane abandonnée au milieu des arbres s’efface lorsqu’on s’approche. L’une des faces semble être un container ! Julien des Monstiers brouille les frontières entre deux imaginaires : le conte de fée et le monde réel et ses contenants transportant des marchandises manufacturées, synonymes de mondialisation, loin des pratiques artisanales d’antan.
En s’approchant, le regardeur découvre à l’aide des judas pratiqués dans la porte les fresques colorées et lyriques, à priori séduisantes, peintes par l’artiste, dévoilant le beau territoire rural environnant. La technique singulière où les couleurs du peintre, oranges et bleues, s’entremêlent, racontent aussi à l’intérieur de la cabane le puzzle géant qu’est le monde d’aujourd’hui où passé et modernité se superposent jusqu’à s’anéantir.

Cabane, Julien des Monstiers, 2023
La Cabane est un projet financé par le Fonds Européen de Développement Régional Financement dans le cadre de la réponse de l’Union à la pandémie de COVID 19.

Plus loin dans les jardins, des sculptures inattendues
Au milieu des arbres du verger, le promeneur découvre Invendus – bottes (2008) de l’artiste Lilian Bourgeat. Deux bottes surdimensionnées frappent l’attention du visiteur par leur démesure. L’étonnement atteint son paroxysme lorsque le promeneur découvre que ce sont deux pieds gauches ! Selon l’artiste les deux pieds seraient restés invendus dans un magasin pour géant. Le travail de Lilian Bourgeat sollicite la réflexion du promeneur sur la question de l’utilité de l’objet de consommation. Les objets auraient-ils une âme ?
Lilian Bourgeat, Invendus – bottes, 2008

Stephan Nikolaev, I liked America and America liked me, 2013
La forêt habitée par des œuvres d’art
A l’orée de la Forêt Enchantée, on passe par le Dragon de fer de Claude Pasquer. Puis en levant les yeux au ciel, nous découvrons le mobile de Paul Rouillac Les sept nains (2011). L’artiste fait danser des lutins, rouges du plaisir de tournoyer accrochés à leur mobile au-dessus des têtes des visiteurs, à la même hauteur que les oiseaux. Au sol, on aperçoit Les grands hommes de l’artiste Claude Le Poète. Ces sculptures en céramique, derrière leurs apparences naïves, représentent de manière ironique les héros des médias : les politiciens…
Au sortir de la Forêt Enchantée, le Vaisseau de jardin (2006) de Lilian Bourgeat intrigue. L’artiste se plaît à agrandir les objets les plus banals de notre quotidien. Promus à une échelle XXL, ils sortent désormais de leur anonymat pour devenir des « Objets Extraordinaires », un peu comme les objets magiques des contes de fées.
Juste en face, le labyrinthe Alice au Pays du Rivau attire les petits et les grands, d’autant qu’à l’entrée les sculptures en 2 dimensions créées par Jean-Jack Martin ressemblent à des soldats-jardiniers. Ils nous projettent comme Alice dans un univers merveilleux. Ainsi, avec modestie et talent, l’artiste donne corps aux figures inspirées par les illustrations originales de John Tenniel.
En avançant, nous reconnaissons d’étranges personnages le long de l’allée de marronniers. Le Rivau invite aussi les artistes d’art populaires à s’exprimer. Ici Les gardiens ont été créés sur place, à partir des arbres terrassés par la tempête de 1999. Une manière de les éterniser.
Un peu plus loin, le plus vieux chêne du parc est orné du Piercing (2003) de Philippe Ramette. A première vue, un bijou dans un arbre peut sembler absurde, mais par une mystérieuse alchimie, la sculpture et le vieil arbre se mettent mutuellement en valeur.
Des sculptures enracinées dans la poésie
Au détour du chemin, parmi les grands tilleuls et charmes, on distingue cinq grandes paires de jambes qui semblent comme mues par le vent. C’est La Forêt qui court (1998) de Jérôme Basserode. Emblématique des jardins du Rivau cette impressionnante installation pose la question du devenir de l’Homme dans la Nature. Ou bien, du devenir de la Forêt souvent détruite par l’Homme.

Laurent Pernot, The Kiss, 2024

A la lisière de la forêt, surplombant les champs cultivés, se trouve Le nid (1996) de Jean-Luc Bichaud. A priori un banal nid surdimensionné. Mais, recouvert de graines de millet, aliment de prédilection des oiseaux en cage, cet abri prend une autre signification : veiller à la protection des oiseaux de nos campagnes dans un paysage qui a souvent perdu ses haies, refuges de la gente ailée.
Un peu plus loin une surprenante sculpture en mosaïque qui semble faire perdurer la tradition des gisants. Deux corps endormis se donnent la main, recouverts d’un voile de fleurs chatoyant. Que ce tissu de mosaïque est luxuriant, avec quelques abeilles qui viennent butiner, comme pour illustrer le cycle de la vie ou que la vie continue, vers la joie éternelle du Paradis. Il s’agit de La rose est sans pourquoi (2024) de Lionel Estève. Cette monumentale œuvre rend hommage au poème d’Angelus Silesius (1624-1667) et au Rubaiyat d’Omar Khayyam.
En redescendant vers l’Allée des Senteurs, nous sommes étonnés par une tasse de saké surdimensionnée. L’œuvre de Nicole Tran Ba Vang Après la pluie (2004) reprend la forme et le principe du traditionnel verre à saké, ces tasses destinées aux hommes japonais où le fond est orné d’une image érotique. Au plaisir de surprendre s’ajoute la notion de voyeurisme, comme si les interdits étaient plus attrayants.
Un musée à ciel ouvert
Après ces pérégrinations vers l’enfance et le merveilleux, le visiteur du Rivau découvre le monumental Pot rouge de Jean-Pierre Raynaud. Le banal pot est ici magnifié par son gigantisme et sa couleur. Et l’on peut se demander : pourquoi est-il donc bétonné́ comme si l’artiste avait condamné ce pot à ne pas servir de contenant aux fleurs ?

Jean-Pierre Raynaud, Pot Rouge, 1968-1996
Au bout du Chemin des Fées se dresse La Tour du Bois Dormant de Dominique Bailly. En forme du toit des tours en poivrières du château, cette œuvre en végétal (elle est tapissée de sarments de vignes) restitue la quatrième tour qui autrefois fermait le quadrilatère du Château.
En repartant, on ne manquera pas d’accrocher son propre vœu, comme celui de revenir au Rivau sur l’arbre aux vœux (2017) de Leslie O’Meara.

Dominique Bailly, La Tour au Bois Dormant
Surprise encore : en arrivant sous le châtelet de l’entrée du château, Pierre Ardouvin réussit à transformer deux banales brouettes de jardins plantées dans des bottes en figures humaines. Avec Debout (2005), Pierre Ardouvin métamorphose des objets utilitaires en personnages chargés d’une double mission oscillant entre le rêve et le pessimisme inhérents à la condition humaine : saluer les visiteurs et évoquer le travail nécessaire à l’entretien d’un monument et des jardins.
En entrant dans la cour seigneuriale la surprise continue avec Xenomorph (Loire), une grande sculpture d’une grenouille Xenopus laevis (une espèce largement utilisée dans la recherche scientifique) créée à partir de déchets collectés dans la Loire. Cette œuvre fait partie d’une série de sculptures de grenouilles réalisées à partir de déchets provenant de grands fleuves urbains, tels que la Seine à Paris, la Los Angeles River, l’East River à New York et maintenant la Loire.
L’artiste américain Bryan Crockett est fasciné par le fait que les grenouilles n’ont aucune barrière entre leur corps et leur environnement. Les grenouilles respirent par la peau, ce qui les rend très sensibles à la pollution et aux changements environnementaux. En créant ces sculptures de grenouilles surdimensionnées, Bryan Crockett souhaite transmettre l’idée que, comme la grenouille, nous sommes également affectés par la contamination des eaux environnantes.

Bryan Crockett, Xenomorph (Loire), 2024

